lundi 17 juillet 2017

La folie est un château assiégé par le vide



Quand
les étendards du néant grondent
devant ma porte
je sors mon carnet
pour comptabiliser ses troupes
et calculer les possibilités de la défaite

je reconnais de vieux ennemis
quelques silhouettes
qui
il n’y a pas si longtemps
foulaient le sol
de ma cuisine
en sifflotant

j’ai l’habitude
je classe mes notes
allume un cigare
et attends la nuit
en vieux pro de l’effondrement.

13.03.07 pour Y.




jeudi 13 juillet 2017

Petit viatique de l'honnête homme (12)





Je me dore




(...) mes amours je les ai sur le bout de la langue
elles me reviennent à chaque frontière
langues mortes
langues de vipère
langues familières
la fermer, se taire
l'ouvrir
ça va sans dire
désormais je me dore
à tes rires
je me dore à tes nerfs
désormais je me dore
à l'endroit à l'envers
à la chaleur humaine (...)

Alain Bashung, Je me dore


lundi 10 juillet 2017

L'anéantissement


Le Monde publie les résultats d'une étude menée par deux chercheurs, Gerardo Ceballos de l'université nationale autonome du Mexique et Paul Ehrlich de l'université de Stanford, sur l'anéantissement des animaux. Nous vous livrons ici quelques extraits de l'article

« C’est ce qu’ils nomment « un anéantissement biologique ». Dans une étude très alarmante, publiée lundi 10 juillet dans les Proceeding of the National Academy of Sciences (PNAS), des chercheurs américains et mexicains concluent que les espèces de vertébrés reculent de manière massive sur Terre, à la fois en nombre d’animaux et en étendue. Une « défaunation » aux conséquences potentiellement « catastrophiques » pour les écosystèmes et aux sérieux impacts écologiques, économiques et sociaux. »

« Les disparitions d’espèces ont été multipliées par 100 depuis 1900, soit un rythme sans équivalent depuis l’extinction des dinosaures il y a 66 millions d’années. »
 
« En 2016, la planète ne comptait que 7000 guépards et 35000 lions africains (− 43 % depuis 1993). Les populations d’orangs-outans de Bornéo ont chuté de 25 % ces dix dernières années, pour atteindre 80 000 individus, tandis que celles de girafes ont diminué de 115 000 spécimens en 1985 à 97 000 en 2015. Celles de pangolins ont tout simplement été décimées. »

« Parmi les 177 espèces de mammifères scrutées plus spécifiquement par l’étude, 40 % ont perdu 80 % de leur aire de répartition historique depuis 1900. »

« Au total, plus de 50 % des animaux ont disparu depuis quarante ans, estiment les scientifiques, qualifiant leurs résultats de « prudents ». Des conclusions qui confirment celles du dernier rapport « Planète vivante » publié en octobre 2016 par le WWF : il concluait que les populations de vertébrés ont chuté de 58 % entre 1970 et 2012. »


Viva la revolucion social !



L'été est propice à la remémoration des bonnes choses avec, notamment, ce documentaire sur la révolution sociale en Espagne de 1936 à 1939.

mardi 4 juillet 2017

La grande liquidation


Glanée sur le site Le vent se lève cette analyse éclairante - et qui sait nous rappeler certaines "banalités de base - de notre avenir possible et macronien ainsi que du rôle de l'Europe dans notre malheur présent. 

Frédéric Farah, économiste, et auteur d’Europe, la grande liquidation démocratique, est ici interrogé par l'équipe du Vent se lève.

"Imposer à la cinquième puissance du monde [la France] une mise sous tutelle comme la Grèce, c’est irrecevable. La Grèce est la première colonie de la dette ; la société a été brutalisée comme jamais depuis la fin de la guerre civile en Grèce. En France, je pense que cette thérapie de choc peut être apportée non pas de l’extérieur, mais de l’intérieur. Comme le disait Galbraith, Macron représente en France la “Troïka de l’intérieur”. On se retrouverait avec une troika de l’intérieur : c’est Macron et son gouvernement technique. On ne peut pas apporter en France, comme en Grèce, des experts du FMI en cravate dans les hôtels parisiens pour importer leur politique. En revanche, on peut l’imposer de l’intérieur. 
 
Je relisais le contenu du mémorandum de 2010 sur les modification du droit grec du travail ; ce qui est souhaitable dans ce mémorandum, c’est que les accords d’entreprise priment sur les accords de branche, que les procédures de licenciement soient allégées; on retrouve les mêmes attendus dans le programme de Macron.

Macron, c’est la “Troïka de l’intérieur” ; son but est de réduire l’Etat social, c’est de mettre en place ce que Noëlle Burgi nomme “l’Etat social minimal”, avec la transition de notre régime social de l’assurentiel vers l’existentiel. Cette purge-là, c’est le gouvernement technique de M. Macron qui va essayer de la mettre en oeuvre, par des mesures dures à l’égard de la population, du droit du travail, par de l’austérité. Il va le faire prudemment, car il est conscient du rapport de force. Mais la volonté de M. Macron d’obtenir l’assentiment de l’Allemagne peut nous amener, non pas à une “stratégie du choc” à la grecque, mais à un remaniement profond de la protection sociale et du droit du travail; à moins qu’entre-temps n’arrive l’inattendu, une secousse qui emporterait la zone reuro et qui viendrait d'Italie."

lundi 3 juillet 2017

Quelque chose d'écrit




Lu et relu avec autant de bonheur que de profit : Quelque chose d'écrit d'Emanuele Trevi est d'abord le récit du travail qu'effectua l'auteur à Rome, au fond Pasolini, sous la folle férule de Laura Betti, amie et comédienne de Pier Paolo Pasolini. Laura Betti à qui nous devons la conservation de la mémoire et du travail du cinéaste et poète italien. Description acérée, mais non dénuée de tendresse et d'humour, de l'excessive Betti, Quelque chose d'écrit dessine aussi - et comment pourrait-il en être autrement ? -, le portrait de PPP et de son dernier texte Pétrole. Trevi livre ici une manière d'état des lieux de la geste de PPP et constitue, par là-même, une des introductions les plus brillantes que nous connaissons à Pétrole, dont la rédaction fut interrompue par l'assassinat de PPP dans la nuit du 1er au 2 novembre 1975 sur une plage d'Ostie. 


lundi 19 juin 2017

La confrérie des chemins noirs



Un mien ami m'a envoyé cette citation tirée de l'ouvrage d'un auteur que je n'apprécie pas particulièrement : Sylvain Tesson. Son livre Dans les Forêt de Sibérie, seul ouvrage lu alors, m'avait semblé surévalué par la critique et les lecteurs et bien en-dessous, dans le même genre, des Lettres de Gourgounel de Kenneth White. Pourtant, je dois avouer que dans ces quelques lignes tirées de Sur les chemins noirs, Tesson ne manque pas son coup ou, comme le remarque mon camarade, ne serait pas désavoué par un taoïste.

« Un rêve m'obsédait. J'imaginais la naissance d'un mouvement baptisé confrérie des chemins noirs. Non contents de tracer un réseau de traverse, les chemins noirs pouvaient aussi définir les cheminements mentaux que nous emprunterions pour nous soustraire à l'époque. Dessinés sur la carte et serpentant au sol ils se prolongeraient ainsi en nous-mêmes, composeraient une cartographie mentale de l'esquive. Il ne s'agirait pas de mépriser le monde, ni de manifester l'outrecuidance de le changer. Non ! Il suffirait de ne rien avoir de commun avec lui. L'évitement me paraissait le mariage de la force avec l'élégance. Orchestrer le repli me semblait une urgence. Les règles de cette dissimulation existentielle se réduisaient à de menus impératifs : ne pas tressaillir aux soubresauts de l'actualité, réserver ses colères, choisir ses levées d'armes, ses goûts, ses écoeurements, demeurer entre les murs de livres, les haies forestières, les tables d'amis, se souvenir de morts chéris, s'entourer des siens, prêter secours aux êtres dont on avait connu le visage et pas uniquement étudié l'existence statistique. En somme, se détourner. Mieux encore ! Disparaître. « Dissimule ta vie », disait Epicure dans l'une de ses maximes... »


jeudi 15 juin 2017

Un tribut à Moloch


Au travail (je dois payer mon loyer et me nourrir, pauvres prétextes, pas si pauvres que ça, pour qui n'ose affronter la déqualification sociale), j'ai dû m'entretenir avec une femme dévorée par des mots qui ne lui appartenaient pas. Regard las, maigre, la langue mâchée par d'autres, elle a récité sa fable pendant que, de l'autre côté de la table, je ne savais comment prendre mes notes. 

Dans son histoire, « le passé bâtissait l'avenir en s'appuyant sur les forces du présent ». Son index tâché de nicotine - je l'avais surprise, dans la cour, en train de terminer une cigarette – allait et venait sur l'accoudoir en skaï de son fauteuil à la façon d'un enfant égaré. Chacun de ses verbe était un autocollant, une banderole déjà usée avant d'avoir été déployée. Sa grammaire et ses arguments, morts d'avoir trop gonflé leurs muscles, avaient bâti un mur entre elle et moi, et l'idée qu'elle se faisait d'elle-même. 

Dans ce bureau où s'empilaient des dossiers - la dématérialisation, pourtant mainte fois prônée, avait démultiplié le papier -, l'âme importait peu pour qui la laisse se transformer en rouage. Nous avons bourdonné comme des mouches pendant quelques minutes, puis, chacun ayant payé son tribut à Moloch, nous nous sommes levés et salués, aussi pressés l'un que l'autre de quitter le lieu de notre défaite.

lundi 12 juin 2017

Rabelais, notre père


"En ces temps sinistres de politicaillerie nauséabonde, faites aux salopards confits en sacristie qui croient puiser impunément dans les caisses de l’État pour leur usage personnel le coup du père François : lisez jusqu’à plus soif Rabelais, qui a pour nous soulevé bien des lièvres, notamment dans son récit de la Guerre Picrocholine aux chapitres XXV à LI de Gargantua, et par avance mis en lumière bien des offenses sans les pardonner aucunement. C’était il y a longtemps. C’est aujourd’hui. Vade retro, Satanas !", conclut bonnement Maurice Mourrier dans son article Rabelais, notre père que l'on pourra lire, in extenso, dans l'excellent site En attendant Nadeau.

jeudi 8 juin 2017

Psychopathologie de la non-vie quotidienne



Dans La Fausse conscience (1962), Joseph Gabel, le premier, analyse d'un point de vue clinique et politique le processus de schizophrénisation de la vie quotidienne. A partir de son observation d'enfants spatialisant les évènements de leur vie sans jamais les inscrire dans une temporalité, il en vient à définir le mode de vie spectaculaire comme extérieur au temps chronologique et à l'histoire, comme une reproduction à l'identique du même instant non vécu

Dans Manuel de survie (1974), le théoricien et poète italien Giorgio Cesarano remarque que le caractère profondément nihiliste du capitalisme contemporain le pousse à organiser un vaste ensemble de communautés thérapeutiques où toutes les quêtes identitaires, religieuses et culturelles sont instrumentalisées et participent à la guerre de tous contre tous. 

Dans La Vie innommable (1993), Michel Bounan rend évident le lien qui unit la souffrance psychique contemporaine et l'appauvrissement du langage : l'incapacité à comprendre son monde induit une incapacité à nommer son mal. 

Ces trois constats définissent les termes d'une psychopathologie de la non-vie quotidienne, entretenue et préméditée par le pouvoir spectaculaire. Par une vraie stratégie de déréalisation, ce pouvoir généralise les tendances paranoïaques et schizophréniques des population sous son contrôle et génère de nouvelles pathologies qui sont le résultat direct de la confusion, entretenue et préméditée, entre le réel et l'imaginaire, la vérité et le mensonge. Qu'elle soit cachée et honteuse, visible et revendiquée, la maladie mentale se développe partout comme la forme nouvelle du lien social. Elle est le signe maladif d'une crise de la représentation et préfigure une violente crise de civilisation.

Jordi Vidal, Traité du combat moderne, Films et fictions de Stanley Kubrick

mercredi 7 juin 2017

La guerre contre le peuple



Jeff Halper nous cause de la guerre contre le peuple dans l'un des blogs de Médiapart en nous disant, entre autre chose, que : " La pacification, « rendre sûre l’insécurité », qui fait partie intégrante de l’accumulation par dépossession, est le but ultime du capitalisme. L’objectif est de rendre les peuples du monde incapables de résister à la puissance du marché et au règne des classes dominantes."

mercredi 31 mai 2017

Hypocrisie (rien de nouveau sous le soleil)


Comme l'écrivent, à leur façon, Anne Brunner et Louis Maurin de l’Observatoire des inégalités dans leur Rapport sur les inégalités en France, édition 2017 : "L’hypocrisie doit cesser. Les inégalités de revenus progressent parce que les plus favorisés en veulent toujours plus. Soit on assume le phénomène, soit on se donne les moyens d’une plus grande solidarité."
Et l'article commentant ce rapport de poursuivre : "Le tableau des inégalités brossé par la seconde édition du Rapport sur les inégalités en France ne pousse pas à l’optimisme. Les classes favorisées, gourmandes, en veulent « toujours plus ». Rien de nouveau, mais le refus de voir les inégalités sociales dont sont victimes les classes populaires, l’exploitation des travailleurs flexibles, la précarité et le chômage des non-diplômés, conduit à une exaspération qui s’exprime dans les urnes."


mardi 30 mai 2017

Solve & Coagula



Ces images, assez réjouissantes et même intrigantes (ce qui est mieux), glanées sur le site qui, avec sagesse, sait dissoudre et coaguler.


lundi 22 mai 2017

Il faudra toujours


Il faudra toujours, sans lui demander un avis qu’il ne peut pas donner, arracher le nouveau-né à son monde, lui imposer – sous peine de psychose – le renoncement à sa toute-puissance imaginaire, la reconnaissance du désir d’autrui comme aussi légitime que le sien, lui apprendre qu’il ne peut pas faire signifier aux mots ce qu’il voudrait qu’ils signifient, le faire accéder au monde tout court, au monde social et au monde des significations comme monde de tous et de personne.
Cornelius Castoriadis, L’institution imaginaire de la société

Chez Casto


Le terme même de révolution n’est plus approprié à la chose. Il ne s’agit pas simplement d’une révolution sociale, de l’expropriation des expropriateurs, de la gestion autonome de leur travail et de toutes leurs activités par les hommes.
Il s’agit de l’auto-institution permanente de la société, d’un arrachement radical à des formes plusieurs fois millénaires de la vie sociale, mettant en cause la relation de l’homme à ses outils autant qu’à ses enfants, son rapport à la collectivité autant qu’aux idées, et finalement toutes les dimensions de son avoir, de son savoir, de son pouvoir.
Cornelius Castoriadis, La société bureaucratique.

mercredi 10 mai 2017

Une saison en enfer



Cependant c'est la veille. Recevons tous
les influx de vigueur et de tendresse réelle.
Et à l'aurore, armés d'une ardente patience,
nous entrerons aux splendides villes.

Arthur Rimbaud


vendredi 5 mai 2017

Scarfolk


La ville de Scarfolk est une dystopie où le temps s'est figé dans les années 1970. 

Le blog présente différents aspects de la vie quotidienne, en introduisant les thèmes du totalitarisme, de la vie de banlieue industrielle, de l'occultisme et de la religion, de l'école et de l'enfance, ainsi que des traits sociaux comme le racisme ou le sexisme. 



jeudi 4 mai 2017

D'où parle-t-il ?


Les Pinçon-Charlot, fins connaisseurs de l'oligarchie de moins en moins libérale qui régente de plus en plus notre existence, nous parlent de ce dans quoi nous sommes et vers quoi nous nous enfonçons.


mercredi 3 mai 2017

La méthode Alinksy

Le site Les renseignements généreux a formidablement synthétisé l'ouvrage de Saul Alinsky : Rules for radicals, un livre prônant une méthode de lutte contre les inégalités, la résignation et, plus largement, le capitalisme. Nous nous permettons de reproduire intégralement cette synthèse ici et invitons celles et ceux que ce sujet intéresse à visiter ce site.




Comment combattre efficacement les inégalités sociales, les discriminations, le capitalisme ? Que faire pour surmonter la résignation et le fatalisme ambiants ? Par où commencer ? Nous vous proposons quelques réponses à travers l'expérience et la pensée d'un militant états-unien méconnu en France, Saul Alinsky. De 1940 à 1970, cet activiste a semé la révolte dans les taudis et les quartiers pauvres de Chicago, de New York, de Boston ou de Los Angeles. Son objectif ? Aider les personnes les plus démunies à s'organiser pour améliorer leurs conditions de vie et combattre les méfaits du capitalisme. Ses méthodes ? Le travail de terrain, la patience, la ruse et l'action directe, de préférence non violente et ludique. En 1971, dans Rules for radicals1, un livre-testament principalement destiné aux jeunes révolutionnaires, il décrit ses expériences, ses stratégies, sa vision du changement social. Quarante ans plus tard, découvrons ou redécouvrons la ''méthode Alinsky''.


Qui est Saul Alinsky ? Né en 1909 de parents immigrés russes, Saul Alinsky grandit dans un quartier pauvre de Chicago, au plus près de la misère sociale. En 1927, plutôt bon élève, il intègre l'Université et débute des études de sociologie. Passionné de criminologie, il se lance en 1930 dans une thèse sur les gangs urbains de Chicago. Pendant plusieurs années, en pleine période de crise économique, Saul Alinsky étudie la mafia, approchant de près le réseau d'Al Capone. De cette plongée dans la ''face obscure'' de la ville, Alinsky aboutit à une conclusion qui le suivra toute sa vie : les principales causes de la criminalité sont les mauvaises conditions de vie, le chômage, la discrimination raciale, et de manière plus générale l'organisation capitaliste de la société. Pour affaiblir les gangs, il faut avant tout lutter contre une système social et économique injuste, raciste et inégalitaire.

Nommé criminologue dans une prison d'État de l'Illinois, Saul Alinsky s'engage de plus en plus dans la lutte politique. Il organise des collectes pour les travailleurs saisonniers de Californie, soutient financièrement la Brigade internationale en Espagne, rejoint le CIO, le plus grand syndicat ouvrier des États-Unis. Toutes ces années, plusieurs questions l'obsèdent : comment lutter plus efficacement ? Comment surmonter le climat de passivité, de divisions fratricides et de fatalisme qui règne la plupart du temps dans les milieux sociaux les plus exploités ? Comment réduire l'asymétrie entre, d'un côté, une population pressurisée, précarisée et inorganisée, et, de l'autre, des autorités, une administration et des organisations patronales solidement structurées ?
Au fil de ses expériences, Saul Alinsky imagine une stratégie possible : pour aider les personnes les plus opprimées à s'organiser, à construire des luttes autogérées, radicales et efficaces, pourquoi ne pas implanter des ''animateurs politiques'' dans les quartiers pauvres, des organizers, des spécialistes de l'organisation populaire ?

En 1939, à 31 ans, Saul Alinsky décide de mettre ses idées en pratique. Il quitte son travail et s'installe dans Back of the Yards, le quartier le plus misérable de Chicago. Au milieu des chômeurs, des ouvriers sous-payés, des baraquements sales, du climat de haine entre immigrés polonais, slaves, noirs, mexicains et allemands, Saul Alinsky commence par écouter et observer. Patiemment, il s'intègre à la vie du quartier, tisse des liens amicaux, identifie les rapports de force, cerne les principaux problèmes et des solutions possibles. Peu à peu, il suggère des rencontres entre habitants, encourage les uns et les autres à prendre la parole, à exprimer leur colère face aux propriétaires, aux autorités ou aux patrons locaux, puis à définir des revendications et imaginer des stratégies de victoire. Parmi ces stratégies, Alinsky appuie fortement les propositions d'actions directes non violentes et ludiques, et participe activement à leur organisation. Bientôt, les premières actions s'organisent : sit-in festif devant la villa d'un propriétaire véreux qui refuse de rénover un immeuble, boycott d'un magasin pour exiger des prix plus bas, lâcher de rats au conseil municipal pour obtenir la mise aux normes sanitaires de logements sociaux, auto-réduction collective des loyers, occupations d'usines, manifestations, pétitions... De luttes en luttes, les succès s'accumulent, la participation des habitants s'intensifie, les actions prennent de l'ampleur. Trois ans plus tard, les améliorations du quartier Back of the Yards sont nettement visibles et font la une des médias locaux : de nombreux loyers ont été réduits, des bâtiments réhabilités, les services municipaux améliorés, les salaires de certaines entreprises locales augmentées, tandis que plusieurs collectifs autonomes d'habitants maintiennent une forte pression populaire.

Pour Alinsky, le bilan de ces trois années d'engagement est largement positif : il a le sentiment d'avoir expérimenté une stratégie efficace et reproductible. Pendant plus de trente ans, il va sillonner les États-Unis pour diffuser ses méthodes, former des centaines d'organizers, proposer ses talents de stratège et sa notoriété croissante au service des saisonniers mexicains en Californie, des ouvriers de l'entreprise Kodak de Rochester, des populations noires de New York, et plusieurs dizaines d'autres luttes dans tout le pays. Si Saul Alinsky déménage régulièrement, les cibles de ses actions restent généralement les mêmes : des propriétaires véreux, des maires racistes, des patrons cupides, la police... Dans le contexte de répression politique du maccarthysme, Alinsky est plusieurs fois emprisonné.

À la fin des années 60, alors que les luttes étudiantes, les mouvements civiques et les manifestations contre la guerre du Vietnam sont en plein essor, Saul Alinsky s'intéresse à l'organisation politique des classes moyennes. Dans quelle mesure ses méthodes sont-elles pertinentes et transposables dans des milieux sociaux plus aisés ? En 1971, un avant avant sa mort soudaine, il publie Rules for radicals, un manuel principalement destiné aux jeunes révolutionnaires. Saul Alinsky y décrit sa vision de l'activité politique, ses réflexions et ses expériences sur les conditions du changement social.


La méthode Alinsky

Rules for radicals part du constat suivant : les populations les plus opprimées des États-Unis sont piégées dans un quotidien de survie. Elles vivent le plus souvent au jour le jour, sans grande perspective, sans assez de temps, de recul et d'énergie pour s'organiser politiquement, pour s'engager dans des stratégies de luttes, encore moins pour imaginer un bouleversement radical du système capitaliste. Des appuis extérieurs peuvent contribuer à briser cette spirale de contraintes et de résignation : les organizers. Leur but n'est pas de diriger des luttes, mais de stimuler leur essor, d'accompagner la création d'organisations populaires, les plus autogérées, indépendantes et radicales possibles vis-à-vis des pouvoirs publics, des propriétaires et des patrons.
Pour atteindre cet objectif, Saul Alinsky propose plusieurs étapes :


1/ S'intégrer et observer

Une fois choisi un quartier ou un secteur de la ville particulièrement sinistré, les organizers s'y installent à plein-temps, en se finançant par des petits boulots ou par du mécénat. Dans un premier temps, leur tâche est de s'intégrer lentement à la vie du quartier, de fréquenter les lieux publics, d'engager des discussions, d'écouter, d'observer, de tisser des liens amicaux. Il s'agit de comprendre les principales oppressions vécues par la population, d'identifier leurs causes et d'imaginer des solutions. Les organizers doivent également repérer des appuis locaux possibles en se rapprochant des organisations et des personnes-clés du quartier : églises, clubs, syndics, responsables de communautés, etc.

Par cet effort d'observation active, les organizers doivent en particulier déchiffrer les intérêts personnels des différents acteurs en présence. Cette notion d'intérêt personnel est récurrente dans la pensée stratégique de Saul Alinsky, pour qui l'intérêt constitue le principal moteur de l'action individuelle et collective, bien plus que les idéaux ou les utopies. Pour favoriser l'émergence de luttes sociales, Rules for radicals conseille aux organizers de concentrer leurs efforts sur les questions de logement, de salaire, d'hygiène ou de reconnaissance sociale, et voir dans quelle mesure ces problèmes peuvent faire émerger des communautés d'intérêts à l'échelle du quartier. Dans la vision d'Alinsky, les réflexions globales sur la société de consommation, sur le capitalisme ou sur le socialisme naissent dans un second temps, lorsque les personnes ne sont plus piégées dans un quotidien de survie, lorsqu'elles ont atteint un meilleur niveau d'organisation et de sécurité matérielle.


2/ Faire émerger collectivement les problèmes

Lorsque les organizers ont suffisamment intégré la vie du quartier et compris ses enjeux, leur tâche est de susciter, petit à petit, des cadres propices à la discussion collective. Cette démarche peut commencer très lentement : un échange improvisé entre quelques habitants dans une cage d'escalier, au détour du marché, dans un bar... Les organizers doivent saisir toutes les occasions de créer du lien entre les habitants, et les amplifier. Il s'agit de permettre aux exaspérations, aux colères et aux déceptions de s'exprimer collectivement, afin que les habitants réalisent combien, au-delà de leurs divergences, ils partagent des préoccupations, des problèmes et des oppresseurs communs. 

Tout au long de ce processus, s'ils sont interrogés, les organizers ne doivent pas cacher leurs intentions. Ils doivent se présenter tels qu'ils sont, avec sincérité, expliquer qu'ils souhaitent soutenir la population, qu'ils sont révoltés par les injustices et les oppressions subies dans le quartier, qu'ils ont des idées pour contribuer au changement. Dans l'idéal, les organizers ont tissé suffisamment de liens avec des organisations locales, des églises, des syndics ou des communautés,pour être soutenues voire recommandées par elles.
Cette phase d'expression et d'indignation collective doit rapidement s'accompagner de perspectives d'action concrètes. Si celles-ci n'émergent pas directement de la population, les organizers peuvent faire des propositions. Par contre, ils ne doivent pas prendre des décisions à la place des habitants.


3/ Commencer par une victoire facile

Dans l'idéal, la première action collective suggérée ou soutenue par les organizers doit être particulièrement facile, un combat gagné d'avance permettant de faire prendre conscience à la population de son pouvoir potentiel. Dans la pensée de Saul Alinsky, la recherche du pouvoir populaire est centrale : quand des personnes se sentent impuissantes, quand elles ne voient pas comment changer le cours des choses, elles ont tendance à se détourner des problèmes, à se replier sur elles-mêmes, à s'enfermer dans le fatalisme et l'indifférence. A l'inverse, quand des personnes ont du pouvoir, quand elles ont le sentiment qu'elles peuvent modifier leurs conditions de vie, elles commencent à s'intéresser aux changements possibles, à s'ouvrir au monde, à se projeter dans l'avenir. « Le pouvoir d'abord, le programme ensuite ! » est l'une des devises récurrentes de Rules for radicals. Créer une première victoire collective, même minime comme l'installation d'un nouveau point de collecte des déchets ou l'amélioration d'une cage d'escalier, permet d'amorcer une passion du changement, une première bouffée d'oxygène dans des vies asphyxiées de résignation. Les organizers doivent par conséquent consacrer un maximum de soins aux premières petites victoires, ce sont celles qui conditionnent les suivantes.


4/ Organiser et intensifier les luttes

Une fois quelques victoires remportées, le but des organizers est d'encourager et d'accompagner la création de collectifs populaires permanents, afin d'élargir et d'intensifier les actions de lutte. La préparation des actions doit être particulièrement soignée et soutenue par les organizers. Les recettes d'une mobilisation réussie ? Élaborer des revendications claires et crédibles ; imaginer des stratégies inattendues, ludiques, capables de mettre les rieurs du côté de la population ; savoir jouer avec les limites de la légalité, ne pas hésiter à tourner les lois en ridicule, mais toujours de manière non-violente afin de donner le moins de prise possible à la répression ; mettre en priorité la pression sur des cibles personnalisées, aisément identifiables et localisables, un patron plutôt qu'une firme, des responsables municipaux plutôt que la mairie, un propriétaire plutôt qu'une agence immobilière ; tenir un rythme soutenu, maintenir une émulation collective ; anticiper les réactions des autorités, prévoir notamment des compromis possibles ; et, enfin, savoir célébrer les victoires par des fêtes de quartier mémorables !

Dans les premières étapes de ce processus, la radicalité des revendications ne doit pas être l'obsession première des organizers. Par expérience, Alinsky constate que la radicalisation des luttes découle généralement des politiques répressives des autorités, qui supportent très mal les contestations, aussi minimes et partielles soient-elles. Les réactions de l'État, des patrons et des propriétaires, parce qu'elles dévoilent au grand jour les rapports de domination et d'injustice, durcissent et éduquent davantage la population que les grands discours militants. Par ailleurs, Alinsky constate que la majorité des personnes a, dans son for intérieur, une grande soif d'aventures collectives, une envie de bousculer l'ordre existant, de maîtriser ses conditions de vie et son destin. Une fois la première brèche ouverte dans une vie de résignation et d'impuissance, l'ardeur révolutionnaire peut se propager bien plus vite qu'on ne l'imaginait.

Tout au long de cette présentation stratégique, on voit combien les organizers doivent faire preuve de qualités assez exceptionnelles : curiosité et empathie, pour comprendre la dynamique d'un quartier et tisser des liens de sympathie avec de nombreuses personnes ; ténacité et optimisme, pour ne pas se décourager face aux multiples obstacles, considérer son action sur la durée et cultiver une assurance communicative ; humilité et conviction autogestionnaire, pour savoir se mettre en retrait, ne pas prendre la tête des luttes, accepter de vivre chichement et sans grande gratification politique ; humour et imagination, pour inventer des actions ludiques et surprendre l'adversaire ; organisation et rigueur, pour savoir tenir des délais et gérer des informations multiples ; et, enfin, un talent de communication. Rules for radicals insiste longuement sur ce dernier point, qui constitue, selon Alinsky, l'un des piliers de l'activité révolutionnaire : savoir communiquer. S'exprimer clairement, utiliser un vocabulaire approprié, faire appel aux expériences et au vécu de ses interlocuteurs, être attentif aux réactions, savoir écouter, fonctionner davantage par questions que par affirmations, éviter tout moralisme, toujours respecter la dignité de l'autre, ne jamais humilier... A l'inverse, certains défauts sont éliminatoires : l'arrogance, l'impatience, le mépris des personnes jugées trop peu ''radicales'', le pessimisme, le manque de rigueur et autres comportements rapidement sanctionnés par la population. De fait, pour intervenir dans un quartier pauvre, Alinsky constate que les meilleurs organizers sont souvent ceux qui, ayant grandi dans des milieux populaires, en maîtrisent spontanément les codes de communication.


5/ Se rendre inutile et partir

La méthode proposée par Saul Alinsky, répétons-le, ne vise pas à prendre la tête des luttes d'un quartier, mais à les servir, à créer de l'autonomie et de la souveraineté populaire. En conséquence, les organizers doivent savoir s'effacer à temps, transmettre leurs compétences, se rendre progressivement inutiles, puis quitter le quartier afin de rejoindre d'autres aventures politiques...

Cette brève synthèse de la ''méthode Alinsky'' est forcément incomplète. Vous trouverez dans Rules for radicals de nombreuses précisions et, surtout, des exemples concrets. Insistons sur le fait qu'il s'agit moins d'une recette prête-à-l'emploi que d'une démarche générale, une manière de faire qui dépend ensuite de chaque situation, de chaque quartier, nécessitant des efforts constants d'improvisation et d'adaptation.


Un appel aux jeunes révolutionnaires des classes moyennes

Rules for radicals s'intéresse également de près aux nombreux mouvements contestataires qui, depuis le milieu des années 60, agitent les États-Unis. Après la période difficile des années 50, marquée par la répression maccarthyste et l'agonie de la gauche américaine, Saul Alinsky s'enthousiasme de voir autant de monde, et surtout des jeunes, s'opposer à la guerre du Vietnam, exiger la fin des discriminations raciales, critiquer radicalement le système capitaliste, fustiger l'oligarchie au pouvoir et affirmer une soif de paix, d'égalité, de liberté et d'entraide. Dans le même temps, se basant sur son expérience politique, Alinsky exprime ses inquiétudes face à certaines tendances des nouveaux mouvements radicaux, en particulier ceux portés par les jeunes générations :
  • Le morcellement des luttes : les mouvements radicaux ont de grandes difficultés à s'unir et s'élargir. En plus de la répression gouvernementale, ils semblent dévorés de l'intérieur par les querelles idéologiques, les carences organisationnelles, les ambitions personnelles ou les rivalités narcissiques. Trop souvent, ils ont tendance à se fragmenter en groupuscules en concurrence les uns avec les autres.
  • Une communication médiocre : les textes radicaux sont souvent illisibles, truffés de théories complexes, coupées de la réalité et trop éloignées des préoccupations concrètes de la population. On retrouve ici l'un des leitmotivs de Saul Alinsky : « Partir de là où en sont les gens », c'est-à-dire s'intéresser au quotidien de la population avant de diffuser de grandes analyses sur la société de consommation, la démocratie représentative ou l'écologie libertaire.
  • Une tendance à l'entre-soi : prôner une rupture radicale avec l'ordre établi conduit de nombreux militants à fuir les contacts avec les ''gens normaux'', jugés toujours trop matérialistes, pollueurs, sexistes, racistes, soumis et conformistes. Une culture de l'entre-soi se met progressivement en place, marquée par des attitudes, des expressions et des codes vestimentaires communs, doublée parfois d'attitudes hautaines et méprisantes vis-à-vis du reste de la société. Alinsky s'insurge contre cette tendance à consacrer davantage de temps et d'énergie à célébrer la radicalité et la ''pureté'' d'un groupe militant plutôt que de réfléchir aux stratégies pour réellement transformer la société. Rules for radicals insiste au contraire sur l'importance, pour les révolutionnaires, de s'intégrer au plus près de la population. Cette démarche politique suppose de respecter la dignité des personnes que l'on côtoie, de ne pas faire de jugement moral hâtif sur leurs idées ou sur leurs modes de vie, ou encore de savoir remettre en question ses apparences : « S'il s'aperçoit que ses cheveux longs sont un handicap, une barrière psychologique pour communiquer et s'organiser avec les gens, un authentique révolutionnaire les fait couper. »
  • Un manque de réflexion stratégique : la plupart des radicaux veulent ''tout, ici et maintenant''. Ils ont du mal à inscrire leurs luttes dans la durée, à prendre en compte la nécessité de transitions, à imaginer des étapes sur plusieurs années. Ce désir d'un changement rapide et spectaculaire s'accompagne généralement d'une passion pour les grands leaders charismatiques, le romantisme révolutionnaire ou les dogmes messianiques marxistes et maoïstes, autant d'indices qui, pour Alinsky, semblent le signe d'une « recherche de révélation plutôt que de révolution ». A l'inverse, Rules for radicals envisage la révolution comme un processus lent et progressif, nécessitant un long effort d'organisation, en partant du niveau local.
  • Un nihilisme désespéré : une grande partie des jeunes générations ne semble nourrir aucun espoir dans un réel changement de société par l'action politique, elle envisage l'avenir du monde sous l'angle du désastre inévitable. C'est pourquoi, à la protestation désespérée, elle a tendance préférer des ''stratégies de fuite''. Certains se replient dans des communautés coupées de la société, d'autres dans un nomadisme permanent, dans la drogue, le développement personnel ou l'ésotérisme, autant de voies qui, le plus souvent, aboutissent à des échecs personnels, à la solitude, au désespoir, à l'égocentrisme ou à la dépression. Pour Alinsky, la lutte armée s'inscrit dans cette tendance nihiliste : il s'agit d'un combat perdu d'avance qui ne peut aboutir qu'à un suicide politique. Non seulement la répression gouvernementale, féroce et disproportionnée, finit inexorablement par disloquer ou décourager les luttes clandestines, mais cette répression est acceptée par la majorité de la population qui, face à la violence, prend peur et préfère «  un mauvais système qu'une bande de fous violents ».


Ces analyses critiques ont suscité, on l'imagine, de vives réactions lors de leur publication. Lucidité ou divagation d'un vieil activiste qui, au soir de sa vie, observe avec intérêt les luttes de ses contemporains ? Rules for radicals est un livre volontairement polémiste, qui, à tort ou à raison, cherche à bousculer certaines évidences portées dans les milieux radicaux.

Notons qu'à l'inverse, de nombreux militants critiquaient sévèrement les méthodes de Saul Alinsky, jugées trop réformistes, trop peu révolutionnaires, trop centrées sur l'amélioration des conditions de vie des classes populaires, ce qui, sur le fond, aboutit à les intégrer davantage à la culture capitaliste dominante.

Dans Rules for radicals, Alinsky répond à certaines de ces critiques. Il reconnaît que la plupart des valeurs dénoncées par la jeunesse en colère sont justement celles auxquelles les pauvres pour lesquels il a milité toute sa vie aspirent de plus en plus. Il constate que ses méthodes sont efficaces pour améliorer les conditions de vie des classes populaires, mais le sont nettement moins pour grossir les rangs des révolutionnaires anticapitalistes : même si des luttes sont très intenses pendant plusieurs années dans un quartier, seule une minorité de la population s'engage durablement, la majorité cesse de militer dès qu'elle atteint de meilleures conditions de vie. Au final, si Alinsky ne regrette pas d'avoir consacré sa vie à lutter du côté des opprimés, il exprime cependant son amertume de ne pas avoir vu les mouvements populaires auxquels il a contribué s'amplifier et se radicaliser davantage.

C'est en grande partie ce constat qui conduit Alinsky à nourrir de grands espoirs dans l'activisme des classes moyennes. Celles-ci, contrairement aux classes populaires, sont moins piégées dans une précarité matérielle quotidienne. Leur contestation porte davantage sur le sens de la vie, sur les finalités de la société moderne, ce qui, pour Alinsky, semble porteur d'une grande richesse révolutionnaire. D'où ses interrogations : dans quelle mesure ses méthodes sont-elles pertinentes et transposables pour les révolutionnaires des années 70 ? Que conseiller aux radicaux d'aujourd'hui ?

Si Rules for radicals ne fournit pas de recettes politiques précises, il propose cependant quelques pistes, à travers un appel aux jeunes révolutionnaires des classes moyennes. Le contenu de cet appel ? Ne vous découragez jamais, l'histoire de l'humanité est pleine de surprises et de rebondissements ; ne fuyez pas la réalité, regardez là bien en face, étudiez-là pour trouver des brèches subversives ; prenez conscience de vos atouts : issus des classes moyennes, vous êtes les mieux placés pour comprendre leurs préoccupations, leurs langages, leurs aspirations ; rapprochez-vous des organisations existantes, les associations de consommateurs, les mouvements féministes, écologistes, civiques ; aidez ces organisations à acquérir davantage de pouvoir, utilisez aux maximum cette possibilité que nous avons encore, dans nos démocraties restreintes, de pouvoir nous organiser, de repousser les limites de la loi, d'obliger les autorités à composer avec vous ; n'oubliez jamais qu'une fois que les personnes sont organisées pour lutter sur un problème aussi banal que la pollution, elles peuvent ensuite s'attaquer à des questions beaucoup plus importantes ; augmentez patiemment la radicalité des actions, appuyez-vous sur les réactions répressives des autorités pour remettre en question tous les systèmes d'oppression qui affectent l'ensemble de la société ; unifiez les organisations locales au niveau national et international ; construisez patiemment les bases d'une organisation politique solide, autogérée et durable ; n'oubliez jamais qu'une vraie révolution commence quand elle est dans le coeur et l'esprit de la population ; les classes moyennes sont engourdies, désemparées, épouvantées, stressées, introduisez de l'action et de l'aventure dans cet univers morne et triste ; et, enfin, insistez inlassablement sur le fait que l'entraide est raisonnable et subversive, qu'on ne peut plus vivre sa vie dans son coin, ne se préoccuper que de son bien-être personnel sans se soucier de celui des autres, que si nous ne nous saisissons pas collectivement des problèmes mondiaux, nous allons vers la barbarie.

Quarante ans après, cet appel nous parle-t-il encore ? Nous le pensons, et c'est pourquoi nous recommandons Rules for radicals, un ouvrage stimulant, souvent agaçant et discutable, mais toujours espiègle, à l'image de son auteur qui, quelques mois avant sa mort, déclarait dans le magazine Playboy : « Un jour j'ai réalisé que je mourrai, que c'était simple et que je pouvais donc vivre chaque nouvelle journée, boire chaque nouvelle expérience aussi ingénument qu'un enfant. S'il y a une survie, de toute façon j'irai en enfer. Mais une fois que j'y serai, je commencerai à organiser là-bas les have-nots que j'y trouverai. Ce sont mes frères. »

NOTES

1Rules for radicals, Saul Alinksy, éditions Random House, 1971. Ce livre a été traduit en français sous le titre Manuel de l’animateur social : une action directe non violente, éditions Seuil, 1976. Cette édition française est épuisée, mais disponible d'occasion ou dans certaines bibliothèques.

jeudi 27 avril 2017

L'enfance nue



Des analyses, réalisées par 60 millions de consommateurs sur un panel de 43 filles et garçons âgés de 10 à 15 ans, vivant en milieu urbain ou rural dans tous les coins du pays, ont montré que tous ces enfants avaient leur organisme contaminé par un véritable cocktail de pesticides et de perturbateurs endocriniens du type phtalates ou bisphénol A.

mercredi 26 avril 2017

Restaurer la transmission



Les camarades de Pièces & Main d'Oeuvre répondent aux questions de la revue Limite. Ils proposent, entre autre, de ne pas s'appesantir sur un désespoir qui aurait saisi la plupart d'entre nous - « On ne croit ni à la prière, ni à l’avenir, ni à l’espoir, ni au désespoir. On n’attend rien. Il est minuit dans le temps et nous tâchons de vivre contre ce temps. » - ainsi qu'une façon de résister au « progrès technologique », dernier avatar et moyen de domination du capitalisme. 

« Il s’agit de sauver tout ce qui peut l’être ; de généraliser un mouvement de restauration des savoir-faire et des savoir-penser, déjà existant et épars, en instituant une éducation populaire, du meilleur niveau et pour le plus grand nombre. D’ouvrir des maisons partout, vouées à la conservation, à la restauration, à la culture de tout ce que ruine et détruit le vandalisme marchand et technocratique. Pardonnez-nous de ne pas développer ici, ce que nous avons dit ailleurs : « Nous devons nous ré-humaniser. Nous ne pouvons nous relever que de la pensée et du passé : non pas commencer une oeuvre nouvelle, mais réaliser l’oeuvre ancienne avec conscience. Nous devons, au rebours du malheur et des calamités, qui mettent à sac toute bonne littérature depuis que « nous sommes tous américains », restaurer les humanités et la connaissance des langues mères ( les français anciens, langues d’oc et d’oïl, latin, grec, etc.) ; restaurer la transmission, qui est d’abord la transmission du rêve, de l’oeuvre et de la mémoire de l’humanité. »